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Vipassana : retour sur la retraite


Mes dix jours de silence étaient agréables. J’aime le silence, je vis en silence en réalité et chaque fois que je vais à une retraite je me rappelle à quel point j’ai la chance de n’en avoir pas tellement besoin.


Mes dix jours de contemplation du ciel étaient sublimes. Dans les montagnes d'Avila, les étoiles filent à vue d'œil, les nuages dessinent des personnages joufflus et les arcs-en-ciel apparaissent et disparaissent. Le ciel est à lui-même la meilleure leçon sur l'impermanence.


Mes dix jours de méditation ont clarifié des idées et nettoyé des mémoires. De manière plus ou moins consciente, certaines sont montées à la surface pour être réfléchies, d’autres sont apparues dans les rêves pour être éliminées.


En revanche, mes dix jours de Vipassana - et j’insiste avec le pronom possessif pour marquer une expérience individuelle - m’ont déplu. Je suis en profond désaccord avec l’enseignement transmis dans cette voie, et je crois que c’est la première fois que j’ai un jugement si critique face à une transmission spirituelle.


Photo de l'article sur Vipassana de positivr.fr

En vingt ans de cheminement intérieur, j’ai étudié de nombreuses visions du monde et du divin, j’ai aussi eu l’honneur d’être accueillie par plusieurs communautés spirituelles et de rencontrer des sages de diverses Traditions. A chaque fois que j'élargis le spectre, ma vision devient plus claire et plus juste je crois.


Si vous me lisez, vous savez que mon mantra est “la Vérité est sphérique” - justement parce qu’on ne peut en saisir la totalité par le regard - et vous savez aussi que mon conte préféré est celui des aveugles et de l’éléphant - qui nous enseigne lui aussi que chacun perçoit seulement une partie du Vrai.


Alors quand je vais à Vipassana, un centre de méditation d’influence bouddhiste qui insiste sur le caractère ouvert et universel de son approche, j’y vais le cœur léger en espérant découvrir encore une nouvelle facette du polyèdre de mon étude. Seulement, j’avais mal compris le “universel” dans leur communication : ils entendaient eux par “universel”, “le seul pour tout le monde”. Alors là déjà ça me gêne un peu, mais je prends d'abord le parti d’en rire et de continuer à écouter avec le cœur léger.


J’essaie aussi de garder le cœur ouvert malgré les attaques incessantes faites aux croyants d’autres voies, en voyant bien que cela est un argument de communauté pour rallier la cible des discours enregistrés que nous écoutons chaque jour : des occidentaux des années 1980, qui sont en quête spirituelle mais en rejet de l’église. Il faut dire que l’enseignant de Vipassana, S.N. Goenka est un excellent orateur ! Ancien businessman et leader de la communauté hindoue en Birmanie, il applique les règles de la rhétorique avec talent - mais avec peu d’éthique de mon point de vue.


L’éthique en rhétorique est une question complexe : Peut-on manipuler pour convaincre si l’objectif est juste ? Bien sûr il faut définir l’idée de justice, un cadre et certainement une limite ; c’est tout l’objet de l’éthique et de la morale comme discipline ! Je vous dis ça parce que dans sa radicale critique des religions, Goenka inclut la critique de la philosophie. Pour lui la philosophie et la religion ne sont que des activités de l’imagination, alors qu’il enseigne lui “la science pure de l’esprit” selon ses propres mots.


Les discours sont répétitifs et nous sommes en silence. Chaque jour, pendant dix jours, nous vidons nos mentaux par la méditation et chaque soir nous les remplissons de ces paroles répétées inlassablement. Nous sommes tout de même invités à parler une fois tous les deux jours avec les professeurs, qui nous posent à tous la même question et qui nous donnent à tous la même réponse. Il y a aussi ce mot que nous pouvons répéter trois fois après les interventions de Goenka - “si nous le voulons, nous ne sommes pas obligés, n’en faisons pas un rituel” - ce mot est “sādu, sādu, sādu” qui signifie “c’est la vérité, c’est la vérité, c’est la vérité.”


Je pourrais argumenter des heures sur chaque point de détail des discours et pointer leurs évidentes incohérences, à commencer par l’insistance de n’être ni une religion ni une secte alors qu’il en manifeste absolument tous les critères. Comme lui, je pourrais utiliser ses propres arguments à son encontre et induire une lecture biaisée des contes traditionnels de l’Inde pour séduire mon auditoire. Et comme lui je pourrais dire que je n’ai rien à y gagner, seulement c’est insulter votre intelligence que d’essayer de vous faire croire que vous rallier à mon opinion n’est pas un gain.


Vous l’avez compris, je suis en désaccord total avec les méthodes de prédication de Vipassana et le prosélytisme affiché. En revanche, en ce qui concerne la doctrine du mouvement, même si je n’ai pas d’affinité particulière avec celle-ci, je la reconnais comme l’une des facettes du Vrai. Le bouddhisme est la quatrième religion la plus pratiquée dans le monde, devant le bahaïsme qui professe également “le message universel”. L’essence du message est l’impermanence du vivant, et sa sotériologie contient l’idée que par la connaissance de la réalité perçue sensoriellement on doit atteindre l’illumination.


Ce que j’ai entendu dans les discours de Vipassana est : “vos esprits sont malades”, “pour se libérer de la souffrance il faut pratiquer Vipassana et travailler, travailler, travailler”, “si vous souffrez c’est que vous ne travaillez pas suffisamment”, “si vous continuez à souffrir, la souffrance se propagera dans votre vie et dans vos prochaines incarnations”, “même si vous travaillez sérieusement, vos efforts ne seront pas validés si vous n’exprimez pas votre reconnaissance envers Vipassana en honorant le professeur, et en donnant votre temps et votre argent pour la diffusion de la vérité universelle”. Cette branche particulière du bouddhisme met l’accent sur le recrutement d’adeptes afin de libérer les humains de leur souffrance.


Je trouve personnellement que cette vision du réel est très incomplète. Elle ne traite que du mental et de la perception sensorielle, en utilisant l’argument scientifique pour appuyer que c’est la seule réalité puisque la seule dimension immédiate, celle dont on fait l’expérience. On pourrait clairement utiliser ces mêmes arguments scientifiques pour prouver l’inverse, mais soit, c’est la seule dimension dont ce professeur fait l’expérience. Mon expérience personnelle est très différente, et même mon expérience sensorielle est très différente, alors je n’adhère pas au message mais je respecte le point de vue.


Ce qui manque, de mon point de vue, c’est la beauté du vivant, c’est la poésie de la nature, c’est la réflexion sur le sens, c’est la distinction entre le contenu et le contenant, c’est le plaisir d’exister, c’est la joie de contempler. Le postulat de base des enseignements de Vipassana est “la vie est souffrance” alors pour moi l’édifice s'écroule dès les fondations ; ce n’est pas ce dont je fais l’expérience. Et je citerai Dr Jaffe, maître soufi contemporain, qui parle ici du yoga mais qui s’applique très bien à ce que j’ai perçu de Vipassana : “Le problème avec ce système, c’est qu’il ne dirige pas votre coeur vers l’unité, mais il dirige votre mental vers l’illumination”. C’est une question de choix et de croyances. Ce ne sont pas les miens, mais je tiens à redire que je respecte et je reconnais la validité de tous.


Avant de conclure, je dois ajouter cette dimension essentielle : la technique enseignée à Vipassana est intéressante et efficace ! C’est simplement trois jours de concentration sur les sensations du toucher de l'air sur nos narines, suivis de sept jours de concentration sur les sensations subtiles de notre corps. Rien qu’on n’ait déjà vu dans un cours de yoga nidra ou de mindfulness, mais le pratiquer onze heures par jour pendant dix jours, c’est puissant et utile. C’est aussi très fatiguant pour le mental et, de mon point de vue, pas une technique de méditation mais une technique efficace de développement de la concentration et de la sensorialité.


Enfin, je veux aussi ajouter que je connais des personnes absolument brillantes qui pratiquent Vipassana depuis de longues années. Ce que je vous dis n’est que mon point de vue et j’étais très hésitante à le partager, je le fais parce que beaucoup d’entre vous ont insisté et surtout parce que l’une d’entre vous m’a rappelé qu’il ne serait pas honnête de ne partager que mes opinions positives. J’insiste souvent sur les vertus de l’esprit critique qu’on a tendance à étouffer sous la culpabilité d’être "un jugement”, et j’ai pourtant failli me laisser absorber dans ce piège. Alors voici mon retour après cette retraite : les dix jours de silence étaient très agréables, le lieu était magique, la technique est efficace, le message me déplaît.


Live free, Love fully, Die unshelled.


Namastê Salam



“Truth is One, sages call it by various names” Rgveda samhita 1.164.46

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