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Mieux dormir, ayurvéda et neurosciences.

On se pose toujours la question de la quantité de sommeil, mais on se questionne moins souvent sur la qualité du sommeil. La quantification est un des signes de notre époque, et le sommeil ne peut pas lui échapper. Alors on se retrouve à comparer nos nombres d’heures de sommeil, à se dire que c’est trop ou pas assez en fonction des normes définies pour l’ensemble. Seulement chaque individu a un corps particulier, un mental particulier, une activité particulière, des responsabilités particulières, etc… Donc son besoin de sommeil, aussi, est particulier et il doit prendre en compte toutes ces dimensions. Mais bien au-delà du nombre d’heures de sommeil, on doit se poser la question de la qualité de notre sommeil : remplit-il réellement ses fonctions ?





Les fonctions du sommeil


Selon le professeur de neurosciences Matthew Walker, spécialiste du sommeil et auteur de “Pourquoi nous dormons” :


  • Le sommeil est la chose la plus efficace que vous puissiez faire pour réinitialiser votre cerveau et votre corps.


Le sommeil a une fonction réparatrice et régénératrice, pour le cerveau et pour le corps. Durant la journée nous utilisons, et par conséquent nous usons, notre véhicule physique. Durant la nuit, il a une opportunité d’exprimer son pouvoir d’auto-guérison, à condition que nous la lui donnions. Ce système, cette intelligence de notre corps, agit à tous les niveaux, des plus denses : la peau, les muscles ; aux plus subtils : les hormones, les mémoires. D’un bon sommeil, ou d’un mauvais sommeil, dépend la qualité de notre vie au quotidien et sur le long terme.


Voici ce que nous en dit le texte le plus ancien de l’Ayurvéda, le Caraka Samhita, un traité de médecine qui date de l’antiquité védique :


  • Le bonheur, le malheur, la corpulence et la maigreur, la force et la faiblesse, la virilité et l’impuissance, la connaissance et la nescience, la vie et son absence dépendent du sommeil.” CS, Su. 21:52


  • Un bon sommeil est tout aussi nécessaire à la subsistance du corps qu’une bonne nourriture ; l’obésité et l’émaciation dépendent au premier chef du sommeil et du régime alimentaire.” CS, Su. 21:35


On voit ici comment le sommeil ne concerne pas seulement notre capacité à rester éveillé la journée, fonction à laquelle on tente généralement de palier avec deux ou trois cafés. Il est une condition nécessaire et primordiale à notre équilibre global et à notre bonheur, ainsi qu’à notre longévité.


Les risques


Les effets d’un manque de sommeil ou d’un sommeil de mauvaise qualité sont largement démontrés par les études modernes. Et ils sont identiques à ceux introduits plus haut par Agnivesha dans le Caraka Samhita.


On observe qu’une déficience de sommeil, même seulement d’une nuit, a un impact direct sur la santé mentale. On le sent bien, quand on a mal dormi on est plus irritable, et on manque d’attention et de mémoire, ce qui nous rend beaucoup moins efficace au travail par exemple, mais ce qui augmente aussi les risques d’accident. Les études lient clairement le cumul de manque de sommeil avec l'anxiété, la dépression et tous les troubles psychologiques, jusqu’aux suicides. Sur le long terme, la non-régénération du système nerveux pendant la nuit est un facteur et une cause des maladies neuro-dégénératives, dont la maladie d'Alzheimer.


A un niveau hormonal, on remarque également en observation clinique qu’en une semaine de sommeil réduit, la baisse de testostérone chez l’homme est telle que sa mesure équivaut à celle d’un homme de dix ans de plus. Chez l’homme, comme chez la femme, la privation de sommeil engendre un vieillissement prématuré, une chute de la libido et une baisse de la fertilité. Toutes les questions hormonales, de la thyroïde à la ménopause, sont fortement impactées par le stress et le sommeil. Avant de compenser avec des pilules, nous devons essayer de mieux dormir pour rétablir un équilibre.


Il existe de très nombreux risques et il suffit de plonger deux minutes dans la littérature scientifique pour être convaincu de l’importance du sommeil et de la nécessité d’en prendre soin - comme nous en prenons soin pour nos enfants et oublions de le faire pour nous. On pourrait parler de l’augmentation des crises cardiaques au passage à l’heure d’été (perte d’une heure) et leur diminution au passage à l’heure d’hiver. On pourrait développer la question de l’appétit lié à la fatigue et l’impact du sommeil sur la prise et la perte de poids.


Mais ce qui est le plus important, et ce qui devrait être présent dans les discours de santé publique, c’est le lien direct et puissant entre le sommeil et l’immunité. C’est d’ailleurs notre premier besoin et notre première envie lorsqu’on est malade : dormir ! Alors ça marche dans l’autre sens aussi : en améliorant la qualité de notre sommeil, on diminue les risques de maladie. Quelques chiffres donnés par Matthew Walker :


  • Les personnes qui dorment moins de 7h/nuit tendent à être infectées trois fois plus que les autres par les virus.

  • Les personnes qui dorment moins de 5h/nuit sont 70% plus susceptibles de développer une pneumonie.

  • Le manque de sommeil réduit de 50% la réponse immunitaire au vaccin contre la grippe, diminuant de moitié son efficacité


A l’inverse, un sommeil de qualité booste notre système immunitaire et prévient tous les risques mentionnés plus haut. Et il n’est jamais trop tard, notre corps se régénère en permanence et si nous le mettons dans des conditions optimales, il est capable de renverser les situations même critiques.



Les signes d’un bon sommeil


L’homme dort quand, l’esprit fatigué, les facultés motrices et sensorielles se détachent de leurs objets.” nous dit le Caraka samhita (Su. 21:51). C’est un point essentiel que nous négligeons majoritairement : le sommeil est le retrait des sens ; on ne dort vraiment que lorsque tous nos sens ont lâché prise. Cela paraît évident, mais il est extrêmement courant de penser que l’on dort, alors que nos sens, et par conséquent notre mental, sont encore stimulés. C’est le cas quand on s'assoupit dans un environnement bruyant ou lumineux.


Notre corps est conçu pour se défendre en milieu hostile : les bruits nous préviennent qu’un prédateur arrive, l’odeur peut nous prévenir d’un feu, le toucher nous signale qu’un insecte nous menace, et la vue d’une lumière nous informe qu’il est temps de se réveiller. Alors quand la plupart des personnes s’endorment devant une série, bien qu’elles aient l’impression d’enfin dormir, leur mental est encore à l'affût, puisque leurs sens signalent de la lumière et des sons. Même si vous dormez sans Netflix, il est possible que la qualité de votre sommeil soit dégradée par la lumière de veille d’un objet électronique dans votre chambre ou par votre partenaire qui ronfle, par exemple.


Alors les signes d’un bon sommeil ne sont pas seulement le temps que vous passez les yeux fermés. Bien que, oui, le temps ait toute son importance. Je cite encore l’expert du sommeil M. Walker : “En se basant sur les études existantes, le nombre de personnes qui peuvent survivre avec moins de sept heures de sommeil sans défaillance, arrondi et exprimé en pourcentage, est en fait zéro" Le premier facteur à observer dans le sommeil est effectivement le temps, et ce temps doit être chaque nuit supérieur à sept heures. En moyenne, un adulte a besoin de sept à neuf heures de sommeil de qualité.


La qualité du sommeil, quant à elle, est mesurable principalement par la sensation au réveil : celle-ci doit être agréable. La plupart des gens, ces mêmes qui s’endorment devant un écran, ont du mal à émerger et disent qu’ils ont besoin d’un café pour se réveiller. Mais comment est-il possible d’être fatigué après une nuit de sommeil ? Alors que vous venez juste de faire l’activité la plus reposante qui existe : dormir ? Tout simplement parce que vous n’avez pas vraiment dormi, vos sens sont restés éveillés et donc votre mental aussi. Vous avez passé la nuit au lit, votre conscience s’est envolée, mais votre corps ne s’est pas régénéré.


Les rêves peuvent nous indiquer la qualité du sommeil : s’ils sont clairs et sereins, il est probable que la nuit l’ait été également. Si on ne se souvient jamais de ses rêves, le sommeil est certainement trop lourd ; il est alors plus proche de la perte de conscience induite par des sédatifs que du sommeil qui accomplit ses fonctions réparatrices - il est plus “tamasique” que “sattvique”. A l’inverse, des rêves agités et/ou désagréables, induisent un sommeil trop perturbé - rajasique - et une nuit désagréable évidemment. “Mais peut-on contrôler ses rêves” me demanderiez-vous ? Oui, en vous plaçant dans les conditions optimales pour votre sommeil.


Idem, si vous faîtes l’expérience de réveil nocturnes, vous savez bien que la qualité de votre sommeil est dégradée. Que ce soit pour uriner, ou à cause d’une bouffée de chaleur, ou d’une indigestion ou d’un autre inconfort physique, la plupart de ces causes de réveils nocturnes peuvent être régulées par le soin apporté à l’endormissement et à l’hygiène de vie dans sa globalité. Nous allons donc consacrer les prochaines lignes au soin que nous pouvons apporter à notre sommeil, en espérant que vous y trouverez des clés pour votre propre expérience.



La prévention


La première chose à vérifier, car elle est la cause la plus courante des troubles du sommeil, c’est la digestion. Que vous souffriez d’un sommeil trop léger, trop agité ou trop lourd, il est possible que l’origine de la perturbation soit simplement votre dîner. Notre corps ne sait pas digérer et dormir en même temps, alors si nous nous couchons sans avoir fini de digérer il va devoir faire un choix dans le spectre entre l’insomnie et l’intoxication. Si vous vous endormez sans avoir digéré, la nourriture va stagner dans votre système digestif pendant de longues heures, elle va fermenter comme si vous l’aviez laissée dans un pot chaud et humide - ce que vous êtes - et le matin vous vous réveillerez avec une haleine désagréable et une sensation de lourdeur. Si votre corps, au contraire, priorise la digestion, alors c’est l’insomnie. Et entre ces deux options, il y a les bouffées de chaleur et les cauchemars !


Un dîner léger permet de libérer l’espace dans votre corps pour favoriser les fonctions réparatrices du sommeil. Il est beaucoup plus facile de faire le ménage dans un espace épuré, alors de la même manière que vous rangez votre maison avant de la laver, il est utile de ménager votre système digestif avant la nuit. De manière générale, les légumes se digèrent en une heure, les céréales en deux heures, les légumineuses en trois heures et les produits d’origine animale en plus de quatre heures. Un dîner idéal est donc végétal et il est pris le plus tôt possible. Toutefois, certaines personnes peuvent souffrir d’insomnie à cause de trop de légèreté, elles se sentent vides et déboussolées. Pour ces personnes il est recommandé, si les autres soins ne sont pas suffisants, de boire un lait végétal épicé dans l’heure avant de se coucher.


Les autres soins à apporter à notre sommeil sont des rituels, comme nous le faisons pour les enfants mais négligeons de le faire pour nous-mêmes. La préparation, la descente du rythme et le retour à soi sont les facteurs essentiels à un endormissement serein. Mettre en place un rituel, avoir une routine de coucher, est non seulement très agréable mais aussi très sécurisant - cela apaise notre mental, lui évitant de rester à l'affût du danger. Et un rituel commence par la régularité dans les heures de coucher et de lever. Notre corps, comme tout l’univers, fonctionne en cycles ; il a un rythme naturel que nous pouvons faciliter par l’observance d’une routine. Les heures idéales de sommeil sont entre 22h et 4h, il faudrait donc se coucher avant 22h et se lever après 4h. Pour avoir nos huit heures de sommeil, d’excellents horaires au lit sont 21h30 - 5h30.


Mais nous adorons nous coucher tard et prendre le temps le soir de faire tout ce qui nous a manqué pendant la journée, c’est-à-dire le plaisir. Alors nous utilisons les quelques heures de libre que nous croyons avoir pour cela, quitte à dégrader notre sommeil. Seulement, en endommageant notre sommeil, c’est toute la journée suivante qui est dégradée, puis la nuit suivante, et la semaine d’après et ainsi de suite. Nous nous épuisons et c’est une question de choix et de priorités. Si le plaisir vous manque dans la journée, moins dormir n’est pas une solution durable ; au contraire, elle ne fera qu’augmenter votre insatisfaction diurne. Favoriser le sommeil, en revanche, peut vous éclaircir l’esprit et vous aider à prendre les bonnes décisions pour votre vie.


Avant de se mettre au lit, il y a plusieurs petites astuces que vous pouvez décliner en habitudes pour faciliter l’endormissement et la régénération nocturnes. C’est, par exemple, éteindre tous les appareils, même les lumières de veille perturbent nos sens durant la nuit. On peut aussi arrêter la wifi et les données mobiles pour diminuer les ondes. Nous connaissons la nuisibilité de la lumière bleue sur le rythme de sommeil, et il est recommandé de ne pas utiliser d’écran au moins une heure avant le sommeil. C’est donc le bon moment pour enfin lire ces livres qui forment des piles d’envie, ou d’écrire nos pensées pour s'en débarrasser. Le journaling est sûrement une des méthodes les plus universelles pour se libérer des pensées, il nous permet non seulement de les structurer pour les éclaircir, mais aussi de les exprimer autrement que par l’obsession et les rêves.


Ensuite, il est bon d’étirer son corps dans quelques mouvements longs et lents afin de défaire les tensions physiques qui se seraient accumulées dans la journée. De la même manière, on peut respirer de manière longue et lente afin de défaire les tensions émotionnelles qui se seraient développées dans la journée. Il n’est pas nécessaire de se challenger avec des postures complexes et des exercices de respiration guidés, laissez simplement aller votre corps et votre souffle dans des mouvements longs et lents, comme une danse sur les rythmes de votre propre corps. Quand vous sentez que la tension est apaisée, alors asseyez-vous et prenez le temps d’observer vos sensations. Le sommeil s’installera de lui-même, en douceur.



Les remèdes


En ayurvéda on considère que la première chose à faire dans le traitement d’un trouble est d'éliminer la source du déséquilibre (nidana parivarjana). Alors quand la plupart des personnes qui souffrent d’insomnie prennent dans la même journée du café et de la mélatonine, nous levons parfois les yeux au ciel. On est dans une culture de l’immédiat et du remède, qui nous laisse croire que c’est en consommant quelque chose de plus que nous allons apaiser notre corps et notre mental ; comme s’il s’agissait de combler un manque, alors que ce dont nous souffrons c’est à l’inverse d’un excès. Le meilleur remède est bien souvent de ne pas en prendre mais d’éliminer ce qui nous perturbe initialement.


Un des remèdes les plus répandus dans le traitement de l’insomnie est la mélatonine en comprimés. La mélatonine est une hormone qui régule les rythmes chronobiologiques, que l’humain produit naturellement depuis sa glande pinéale en réponse à l’absence de lumière. Ici, vous comprenez que vous avez deux choix : prendre de la mélatonine de synthèse ou éteindre vos écrans. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la mélatonine n’induit pas le sommeil, mais elle indique à notre corps les rythmes du jour et de la nuit. Elle occupe la fonction interne du marchand de sable. Alors il est inutile d’en prendre des comprimés si nous n’écoutons pas ses indications, qui sont de se coucher et de se lever plus ou moins avec le soleil. Aussi, il est démontré que la prise de mélatonine peut empêcher sa production et perturber la compréhension naturelle des cycles ; c’est un serpent qui se mord la queue.


D’autres remèdes sont aussi proposés en médecine allopathique, ce sont bien-sûr les somnifères. Ces comprimés induisent, eux, le sommeil. Mais vous le savez si vous en avez fait l’expérience, ce sommeil ne remplit pas ses fonctions réparatrices. Ils sont en fait des sédatifs, et la sédation n’est pas le sommeil ; son effet est d’assommer le mental et elle nous plonge effectivement dans une perte de conscience, mais la nuit n’aura pas favorisé la régénération du corps et de l’esprit. Ce mécanisme est le même avec l’alcool : on pense qu’un verre de vin nous aide à bien dormir, mais il engendre des micro-segmentations qui empêchent les fonctions naturelles du sommeil. Idem avec le cannabis et le CBD. Ces substances nous mettent juste en KO technique. Certes on s’endort, mais le service de maintenance est lui aussi assommé et ne viendra pas pointer cette nuit. Le matin, on se réveille groggy et le cycle infernal de la fatigue reprend son cours entre irritabilité et substances compensatrices.


Dans les sources de déséquilibre à identifier et éliminer, nous pouvons donc lister les compléments alimentaires, l’alcool, le cannabis, le CBD, mais aussi la lumière bleue des écrans, et bien sûr la caféine ! La caféine, présente dans le café, dans le thé et dans les boissons énergisantes, est un stimulant psychoactif. Il est déjà l’ennemi numéro un de votre calme intérieur par sa fonction primaire, mais il est aussi bien plus nocif pour le sommeil que nous le pensons. On a tendance à croire que si on ne boit pas de café après 17h tout va bien ; pourtant, l’action de la caféine est en moyenne de dix-douze heures. Et même si pour certains elle ne nous empêche pas de dormir, elle diminue mesurablement la quantité de sommeil profond et donc de régénération.


Passons maintenant aux remèdes qui marchent ! Si une fois que vous avez pris le soin d’éliminer toutes les sources de perturbation de votre sommeil, les troubles persistent, alors vous pouvez tester ces quelques pistes et adopter celles qui vous conviennent le mieux. Le mot clé dans la recherche du sommeil est la stabilité ! Oui, le sommeil est l’inverse de ce qui nous stimule, de ce qui nous rend curieux et créatifs. Les attributs du sommeil sont la lenteur, la lourdeur, l’inertie. Le sommeil n’est pas “cool”, le sommeil est routinier et prévisible. Il est comme un parent, comme un recueil, comme un cocon. Pour le trouver, ce sont ces attributs que nous devons rechercher. Et alors il se manifeste.


D’abord, il faut comprendre le sommeil pour l’aimer. Certaines personnes redoutent le sommeil, repoussent le sommeil, réduisent le sommeil. Ils ne veulent pas s’éteindre, ils ne veulent pas mourir. Ils voudraient profiter de la vie au maximum, et ne pas perdre du temps dans ce moment sans conscience, sans action, sans production. Le paradoxe ici est que la méthode est contre-productive ! Puisque c’est en dormant que nous gagnons du temps de vie, la longévité ; que c’est en dormant que nous gagnons du confort de vie, la régénération nocturne nous permettant mieux d’apprécier le quotidien ; et que c’est en dormant que nous gagnons en productivité, un mental reposé et rafraîchit engendre efficacité et créativité.


Ensuite, pour favoriser un endormissement serein, il faut encore aller à l’encontre des injonctions sociales et culturelles modernes pour “embrasser l’ennui” - selon les mots du vaidya Vignesh Devraj. La plupart des personnes attendent d’être fatiguées pour aller se coucher et la plupart des personnes s’agacent si le sommeil n’arrive pas immédiatement. Pourtant ce temps au lit est peut-être le seul moment de la journée où elles se retrouvent “avec elles-mêmes”, et ce temps est précieux. Ne rien faire, contempler le vide, laisser les pensées défiler pour qu’elles s’éloignent : ce temps-là aussi est du repos ! Même si vous ne dormez pas, vous vous reposez.


Parallèlement ce sont ces dites pensées qui défilent qui peuvent nous empêcher de dormir si elles sont angoissantes ou productives. Le problème c’est lorsque les pensées ne défilent pas comme les moutons qui sautent, mais qu’elles tournent en boucle. La solution, c’est de ne pas les retenir. Laisser défiler ses pensées comme on observe les nuages qui passent est tout un art, et comme tout art sa maîtrise se développe par l’exercice et par l’expérience. Une méthode pour apaiser le cours de nos pensées, c’est évidemment la méditation, mais c’est aussi et tout simplement de leur donner l’espace de s’exprimer en dehors de notre oreiller. Comme un enfant qui veut nous dire quelque chose, les pensées ne s’arrêtent de nous tirer la jupe que lorsque l’on finit par les regarder. Alors prendre ce temps chaque jour, avec soi-même, pour écouter nos pensées et pour les aimer est aussi un remède pour le sommeil qui bénéficiera du silence nocturne dont il a besoin.


Il est aussi possible de détourner le cours de nos pensées si elles tournent en boucle. Comme on le ferait pour s’échapper d’une baÏne : ne pas nager à contre-courant mais se diriger vers le côté. Un bon côté qui nous ramène facilement sur les rives du sommeil est le scan corporel, ou mieux le yoga nidra. En ramenant notre conscience vers l’intérieur, en se détournant de l’expérience extérieure, nous atteignons un état proche du sommeil, qui peut nous aider à y plonger et qui favorise la régénération du corps et de l’esprit. Il est possible d’apprendre des méthodes plus poussées avec un professeur, mais il est déjà très efficace de simplement porter son attention sur chaque partie du corps : les orteils droits, le pied droit, la cheville droite, le mollet droit, et ainsi de suite en parcourant tout le corps des pieds à la tête et de la tête aux pieds.


Bien sûr, nous ne pouvons pas parler de sommeil, de méditation et de yoga nidra sans parler de respiration. Mais vous avez déjà essayé de respirer pour vous (r)endormir et cela n’a pas fonctionné, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Une piste probable est parce que vous utilisez une application sur votre écran à lumière bleue, qui inhibe donc votre mélatonine et votre signal de sommeil. Une autre piste possible est que vous respirez avec un objectif à atteindre et peu de patience. Les exercices de respiration sont des outils magnifiques pour la santé et le sommeil, mais ils ne sont efficaces que s’ils sont dénués de pression. Respirez sans attente de résultat, respirez pour le plaisir pur : simplement, lentement, profondément, comme dans un orgasme, comme dans une extase.


Le plaisir. Le plaisir est un autre mot clé dans la recherche du sommeil. Alors oui, ça peut être faire l’amour (si ça ne pose pas d’autres questions d’épuisement et de fertilité) mais ça peut aussi être le soin de soi par exemple. Pour s’apaiser et s’ancrer avant de dormir, un des outils classiques de l’Ayurvéda est le massage des pieds à l’huile de sésame chaude. Non seulement les pieds sont hydratés, mais la conscience est concentrée vers le corps, les sensations, puis la relaxation. Comme avec le lait végétal chaud recommandé aux personnes qui ont du mal à s’endormir à cause de la trop grande légèreté de leur corps, le massage des pieds à la vertu de nous alourdir pour nous assoupir.


Enfin (et je suis sûre que vous attendiez ça depuis le début du sujet) il existe des plantes qui favorisent le sommeil sans nous sédater pour autant. Nous connaissons bien les tisanes de la pharmacopée locale, comme le tilleul ou la valériane. Il y a aussi la noix de muscade qui agit efficacement pour ralentir le mental, on peut la râper sur une boisson chaude, en n’excédant pas un quart de cuillère à café. Les plantes indiennes les plus accessibles pour favoriser la qualité du sommeil sont l'Ashwagandha et le Brahmi, qui peuvent être utilisés en synergie. On évitera l'ashwagandha si on a tendance à avoir chaud, mais cette plante, dont le nom indique qu’elle a “une odeur de cheval”, est un adaptogène qui aidera votre corps à réguler son niveau d’énergie. Le brahmi lui est l’allié des intellects productifs qui tenderaient, sans lui et sans sommeil, au burn out. Ensemble, ils favorisent le sommeil et ses fonctions récupératrices.


Le réveil


On aurait sûrement dû commencer par là parce que le réveil, bien qu’il en soit la fin, est à la fois un outil de diagnostic et une thérapie pour le sommeil. Nos grands-mères disaient “comme on fait son lit on se couche” : c’est valable dans beaucoup de domaines et bien-sûr pour le sommeil. Ce n’est pas seulement le confort du lit qui importe bien-sûr, mais toute la qualité du réveil qui va jouer sur l’appréciation de la journée et par extension notre état mental au coucher.


Au réveil, la première chose qu’on observe devrait être nous-mêmes. Le réveil est une transition d’un état “en dehors” du corps vers la réactivation de nos sens et de notre conscience. Ce retour dans le corps peut être thérapeutique ou nocif, selon l’attention qu'on lui donne. Si votre réveil est désagréable, il est probable que votre nuit ait été peu qualitative mais il est aussi possible que vous négligiez cette étape de transition et sautiez immédiatement dans votre costume et vos responsabilités. Est-ce que la première chose que vous regardez au réveil c’est vous, ou votre téléphone ?


Une excellente méthode pour démarrer sa journée du bon pied, c’est de la commencer en prenant conscience de notre corps. Nous nous sommes incarnés de nouveau, notre esprit a repris possession de son enveloppe corporelle et ceci est déjà une première victoire matinale. Observer ses sensations, passer les mains sur son corps, sur son visage, se regarder dans le miroir, et remarquer notre teint, nos cernes ou notre peau lumineuse, notre langue et son dépôt plus ou moins chargé, nos éliminations aussi. Puis boire un verre d’eau, chaude de préférence, après s’être lavé les dents et la langue. Ensuite, prendre le temps de respirer, de regarder par la fenêtre, d’observer le ciel… Ou vous êtes déjà sur WhatsApp ?


C’est drôle comme la plupart des gens grattent la moindre petite minute de sommeil le matin mais sont réticents à se coucher plus tôt ! Pourtant ce moment magique de l’aube, quand le monde entier est assoupi, même le soleil, est celui qui peut définir notre humeur et notre performance. Commencer dans le speed des emails et des enfants teinte la journée de tension. Commencer par la contemplation de la lenteur teinte notre journée de sérénité. Cette sensation va infuser le jour jusqu’à ce que nous ayons de nouveau le temps de nous poser, le soir, tendu ou serein.


Plus on prend soin de son matin, plus notre soir est agréable. En se levant très tôt, en prenant un temps pour soi au calme dès le réveil, on n’accumule pas la frustration de “tout faire pour les autres'', de “ne pas avoir une minute à soi” ; parce que c’est déjà fait. Le sanskrit appelle l’aube “brahmamuhurta” : le temps du Créateur. Les enseignements traditionnels de l’Inde nous disent aussi que nous sommes créateurs de notre réalité, alors sans sophisme on peut comprendre que ce moment privilégié de la journée est celui où se crée ce qui suivra. Nous pouvons faire l’expérience et l’analyse d’un matin réfléchi et d’un matin subi pour en tirer nos propres conclusions et faire nos choix en conséquence.


L’expérience, l’observation et l’analyse sont les véritables clés pour atteindre une santé optimale. La connaissance scientifique, traditionnelle et moderne, nous donne un spectre d’observation et des outils pour l’analyse. Sur la base de cette connaissance, nous observer en conscience et faire des expériences de changement est le moyen de prendre soin de soi, de se connaître et d’atteindre le Soi. Cette quête du Soi est tout l’objet de l’Ayurvéda qui qualifie la santé “d’établissement en soi” et qui nous encourage à profiter pleinement du temps que nous passons dans notre corps.




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